Dans les coulisses d’un voyage sur le canal

Tout a commencé en août 2019 avec un article de la BBC : une famille vivant sur un bateau depuis 14 ans près de Bradford-on-Avon allait être expulsée. En cause, une règle du British Waterway Act 1995 imposant aux résidents permanents sans point d’amarrage fixe de parcourir au moins 15 à 20 miles par an. Cette affaire m’a intrigué. Qui sont ces gens qui vivent à l’année sur les canaux ? À quoi ressemble cette vie à 4 km/h ? Pour le découvrir, j’ai décidé de m’immerger.

En octobre 2021, j’ai embarqué pour deux semaines sur un narrowboat — ces bateaux étroits, longs de 15 mètres et larges de 2,13 mètres. J’ai parcouru le Warwickshire Ring, une boucle de 165 kilomètres et 94 écluses au cœur des Midlands. Naviguer, c’est vivre selon le rythme du canal : ralentir, anticiper, composer avec la météo et la lumière. Chaque soir, il fallait trouver un point de mouillage avant la nuit. Remplir le réservoir d’eau, faire les courses à pied, ou simplement trouver un pub pour se réchauffer devenait un petit défi logistique.

Mais au-delà de la navigation, ce sont surtout les rencontres qui ont marqué ce voyage.

Avant même de larguer les amarres, une voix m’interpelle en français : c’est Yann, installé depuis 2006. Sa sœur Anne, elle aussi boat-dweller, m’a aidé à sortir du Wharf. Puis il y a eu Steve, un ancien enseignant qui a troqué sa maison contre un bateau et parle d’un « vœu de pauvreté volontaire ». Ou encore Claire, 19 ans sur le canal, heureuse de cette vie simple et lente, loin du stress.

John, bénévole pour Canal & River Trust, m’a accompagné pour mes premières écluses : passionné, patient, il incarne l’esprit d’entraide qui règne sur le canal. J’ai croisé Adam, convoyeur bénévole de bateaux en quête d’aventure gratuite ; Susan et Tim, qui viennent du nord du pays voir leur fils en bateau pendant leurs vacances ; et David et Kate, en vadrouille avec leurs six enfants pendant le half-term.

Vivre sur un narrowboat, ce n’est pas gratuit, mais c’est souvent plus accessible que de vivre à terre. Comptez environ 4’700 £ par an pour l’entretien, le carburant, le chauffage, les licences et les assurances. Sans compter l’achat du bateau, entre 50’000 et 100’000 £. Mais pas de taxe locale si l’on navigue en continu.

Le canal est aussi un espace vivant, entre vestiges industriels, art urbain, et reconversions. À Hillmorton, j’ai découvert un poème gravé sur les écluses, un hommage à l’eau et à la lenteur : « Step at a time a river / climbs carefully / down through the town. »

Après 14 jours, malgré la pluie, le froid, les habits mouillés à faire sécher dans un espace exigu, je n’avais qu’une envie : repartir. Car cette immersion, c’est bien plus qu’un voyage. C’est une leçon d’humilité, de lenteur choisie, de liberté. Une invitation à repenser nos repères.

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